08.05.2026 — 18.10.2026

La nature n’est pas un décor – de Monet aux artistes contemporains

Evi Keller

Maison Caillebotte, Yerres

EVI KELLER
La nature n’est pas un décor – de Monet aux artistes contemporains
Exposition collective

Du 9 mai au 18 octobre 2026
Maison Caillebotte, Yerres

(…) Mais voici une vaste fresque de feu qui brûle en silence. 

Tout se passe comme si Keller reprenait le cycle des Nymphéas où Monet l’avait interrompu, pour le mener ailleurs. Avec les Nymphéas, Monet peignait simultanément l’espace et dans l’espace, bouleversant l’idée humaniste de la peinture en fenêtre illusionniste ouverte sur l’historia. Les espaces immersifs de Monet incitent le spectateur à déambuler dans l’œuvre, presque à y marcher, si cela pouvait être, et à expérimenter le décentrement et le vertige d’être dans le tout du monde. Les nénuphars – ces nuages en corolle, dont les racines affleurent à la surface de l’eau – ne sont-ils pas des arbres flottants ? Chez Monet le ciel est sur l’eau et la terre dans le ciel. En interrogeant la dynamique des éléments soumis à la force imaginative primordiale, Gaston Bachelard note plus d’une occurrence de renversements de valeurs : la chute devient une élévation à l’envers ; les faîtes des arbres sont les multiples racines du ciel. Ce principe d’inversion – un autre nom pour la connexion totale entre les éléments – est également à l’œuvre chez Evi Keller, notamment dans les photographies vertigineuses de Towards the Light où des arbres plongent leur racine dans l’eau, tandis que le ciel se cristallise sur des plaques de givre. Un astre – soleil ou lune – s’élève et descend, tout à la fois, suivant l’axe vertical de l’instant poétique absolu, cher à Bachelard.

Chez Keller, l’espace n’est jamais strictement géométrique ni esthétique, il vibre d’une intensité quasi spirituelle au plus près de la matière concrète. Comme si la métaphysique naissait à la pointe d’une goutte de rosée ou d’une pierre trouvée sur le chemin. Sa fabuleuse muraille de feu – environnement immersif, écho au dernier Monet – est aussi l’immense parchemin d’un Livre-Monde. Sur cette muraille brûlante s’écrivent et s’inscrivent de très vieilles légendes, des épopées : des guerres gagnées et perdues, la furie des chevaux et la solitude des hommes, des êtres-bisons, des silhouettes plongées dans l’or, des fauves à la dent crue et au pelage soyeux, des corps recroquevillés, calcinés, propulsés dans la danse élémentaire. Des paysages et des scènes de bataille, dirait Léonard de Vinci considérant les possibilités figurales d’un mur humide recouvert de taches informes. L’on songe encore aux grottes pariétales, aux premières ombres sculptées, à la mémorable bataille de chars de Qadesh opposant Ramsès II aux Hittites, à Hannibal franchissant les Alpes avec sa troupe d’hommes et d’éléphants, à l’empereur Xi à l’assaut des royaumes. Tout cela défile devant les yeux de notre mémoire, par séquences fragmentées, selon qu’on s’approche ou qu’on s’éloigne de cette œuvre. (…)

Toute la peinture-sculpture d’Evi Keller tient pour ainsi dire dans une graine de lumière, mais une graine qui se brise et éclôt à chaque instant ; c’est pourquoi il y a tant d’ivresse à s’approcher chez elle des détails qui sont des mondes miniatures, infimes et délicats éclats d’étoiles lointaines.  

Olivier Schefer, extrait, « Livre d’étoiles – Evi Keller, écrire la lumière », catalogue d’exposition «La nature n’est pas un décor», 2026

[…] Toute autre est la relation du travail d’Evi Keller au peintre des Grandes Décorations. Chez elle, il n’est pas question d’attitude, mais plutôt d’une forme de travail d’extraction que le titre générique utilisé par l’artiste pour désigner ses œuvres met au jour : Matière-Lumière. Là est le lien avec Monet : comme si Keller, par sa pratique singulière, était parvenue à extraire la « substantifique moelle » de la peinture de son devancier. Non pas ses motifs, ni ses modalités de composition, mais ce qui constitue le noyau et la qualité même de l’art du maître de Giverny : cette matière-lumière qui naît et persiste dans chaque coup de son pinceau. Ne nous y trompons pas, Evi Keller n’imite en cela nullement Monet. Sa matière-lumière n’est ni celle du peintre des « Nymphéas » ni celle de qui que ce soit d’autre. La relation est autre, et d’autant plus précieuse, car elle dessine les contours d’une communauté au sein de laquelle quelques artistes aspirent, chacun à sa façon, à un même but en forme d’absolu : trouver sa matière-lumière […]

Pierre Wat, extrait « L’effet Monet », catalogue d’exposition «La nature n’est pas un décor», 2026

Maison Caillebotte

8 Rue de Concy, 91330 Yerres

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